Les sièges sociaux et l’innovation: la concurrence pour les postes bien rémunérés dans les services

Merci de me donner l’occasion de prendre part ce matin à l’étude de votre comité sur les obstacles auxquels fait face le secteur des services canadien.  Celui-ci englobe un vaste éventail d’emplois dans les secteurs public, privé et à but non lucratif; je concentrerai ce matin mes propos sur deux genres d’emplois très qualifiés et bien rémunérés : ceux des sièges sociaux et les emplois en  recherche et innovation.


Le sujet des sièges sociaux est venu sur le tapis l’an dernier suite à la prise de contrôle de plusieurs grandes entreprises canadiennes résultant d’acquisition par des investisseurs étrangers.  Ces transactions ont ravivé dans certains milieux la crainte d’un « évidement » potentiel des sièges sociaux canadiens.  Le Conseil canadien des chefs d’entreprise croit fermement que les sièges sociaux ont une grande importance pour le bien-être de tous les Canadiens, nous avons décidé de creuser davantage la question des emplois de siège social et de la manière dont le Canada pourrait s’y prendre plus efficacement pour les attirer.


La première observation que j’aimerais faire, c’est que le lieu où vivent les actionnaires d’une société ne détermine pas nécessairement celui où elle décide d’implanter ses centres de prise de décision de haut niveau.  Beaucoup des succursales canadiennes de multinationales étrangères fonctionnent comme des centres de leadership exerçant des responsabilités nord-américaines, voire mondiales.  De même, les sociétés canadiennes tendent à élargir leur gamme d’emplois de direction à l’étranger lorsqu’elles pénètrent les marchés internationaux et recrutent du talent à l’échelle mondiale.  En d’autres termes, le Canada doit concurrencer pour être un endroit de prédilection pour les emplois de siège social, tant chez les firmes canadiennes qu’étrangères.


L’an dernier, nous avons effectué un sondage détaillé de nos chefs d’entreprise membres sur la question des fusions et acquisitions et sur la façon dont les sociétés décident où implanter les activités de leur siège social. Les réponses ont indiqué deux motivations dominantes.


La première est la politique fiscale.  En ce qui concerne les impôts sur les sociétés, les données économiques sont claires : les impôts élevés sur les sociétés ne paient tout simplement pas.  C’est une question cruciale pour toutes les entreprises du secteur des services, parce que la structure fiscale canadienne actuelle est fortement défavorable aux sociétés de services.  Étant donné la crise manufacturière actuelle, la volonté des décideurs de s’efforcer à court terme de retenir les emplois dans ce secteur est compréhensible.  Mais le Canada dépendra des services pour fournir le gros de sa croissance future, alors que son système fiscal décourage activement les investissements dans ce secteur.


L’Institut C.D. Howe a observé que dans le secteur des services, le Canada possède le deuxième taux effectif marginal d’imposition sur les nouveaux investissements des sociétés dans le monde industrialisé, ne le cédant qu’aux États-Unis. Même les compétences à fort taux d’imposition comme la Suède comprennent l’importance de la politique fiscale pour les investissements des entreprises.  Malgré un fardeau fiscal global plus élevé que celui du Canada, le taux d’imposition effectif suédois sur les investissements des entreprises est inférieur de 42 pour cent au nôtre et représente moins de la moitié du taux qui s’applique au secteur des services dans notre pays.


Lorsqu’il est question d’attirer des emplois de siège social, les taux d’imposition individuels entrent aussi en ligne de compte.  Il est vrai que lorsqu’on réfléchit à l’endroit où l’on veut habiter et travailler, on tient compte de nombreux facteurs contribuant à la qualité de vie globale.  Mais il est indéniable que ceux qui sont très qualifiés et peuvent avoir un revenu élevé n’importe où dans le monde insistent d’abord et avant tout sur ce qu’ils peuvent acheter avec leurs gains après impôt.  Comme l’a indiqué l’Institut C.D. Howe dans sa présentation au Groupe d’étude sur les politiques en matière de concurrence, « Les politiques qui permettent aux sociétés de payer des revenus bruts élevés et les impôts sur le revenu individuels qui laissent une grande part de ces revenus bruts dans les poches de ceux qui les gagnent sont une source clé d’avantage concurrentiel pour une compétence cherchant à attirer des activités d’entreprises de grande valeur. »


Permettez-moi maintenant d’aborder un second point, très différent, qui a aussi une énorme incidence sur les décisions d’implantation au Canada d’emplois de sièges sociaux : le fait que les cadres supérieurs de grandes sociétés doivent voyager beaucoup.  Ils doivent gérer l’exploitation, établir des rapports avec les clients et répondre aux investisseurs.  Pour les entreprises canadiennes en croissance, la réalité est que beaucoup de ces employés, clients et investisseurs résident aux États-Unis et que le temps de déplacement joue un rôle majeur dans le choix du lieu où un cadre souhaitera habiter.


D’un certain point de vue, cela milite en faveur d’aéroports efficaces possédant de bonnes liaisons, mais la question plus large que cela soulève pour le Canada, c’est celle de l’efficacité de sa frontière avec les États-Unis.  Depuis les attaques terroristes du 11 septembre 2001, notre pays travaille fort pour faire en sorte que le souci de sécurité compréhensible de notre voisin n’entrave pas la circulation légitime des gens et des biens à travers la frontière.  Mon organisation se trouve au cœur de ces efforts, notamment par son rôle de secrétariat canadien du Conseil nord-américain de la compétitivité.  Mais le fait est que malgré une forte coopération et la mise au point de nouvelles technologies, traverser la frontière est souvent toute une affaire.  Qui plus est, la mise en oeuvre graduelle par les États-Unis de leur Western Hemisphere Travel Initiative (Initiative de transport de l’hémisphère occidental), qui doit inclure l’obligation de produire son passeport aux postes frontaliers terrestres d’ici à 2009, semble susceptible d’aggraver les délais à la frontière.


Une frontière canado-américaine qui retarde régulièrement les voyages d’affaires constitue pour les cadres supérieurs un puissant incitatif à résider du même côté de celle-ci que le gros de leurs exploitations, clients et investisseurs.  Pour les sociétés canadiennes en expansion et les multinationales étrangères en quête d’un lieu où installer leurs succursales nord-américaines, cela veut dire envisager le sud plus tôt que le nord.  Nous ne pourrons peut-être jamais éliminer tous les risques de délais à la frontière, mais plus la situation se dégrade, plus nous devrons travailler fort sur d’autres fronts pour attirer des emplois de premier ordre dans les collectivités canadiennes.


Avant de conclure, permettez-moi de traiter des autres sources de travail à grande valeur ajoutée que j’ai mentionnées au début, la recherche et l’innovation.  Nous savons que l’investissement des sociétés dans l’innovation est un élément fondamental d’une économie plus compétitive et prospère, mais en ce qui concerne au moins un indicateur clé, les dépenses des entreprises en recherche-développement, la fiche du Canada est, au mieux, médiocre.


L’an dernier, notre Conseil a donc convenu de lancer un projet en participation avec Industrie Canada.  La première phase de ce projet a consisté en une enquête auprès des chefs d’entreprise visant à approfondir ce qui détermine les décisions des sociétés sur ce plan, en particulier quels facteurs les encouragent à investir autant qu’elles le font en innovation et ce qui les empêche d’en faire davantage.  On a aussi demandé quels facteurs importent le plus lorsque les compagnies décident si elles investiront dans l’innovation au Canada ou ailleurs et comment le Canada se classe suivant ces critères.


L’enquête a confirmé que l’intensité de la concurrence est le moteur le plus important de l’innovation, mais son évaluation des forces et des faiblesses du Canada a de quoi faire réfléchir.  Les chefs d’entreprise applaudissent le grand bassin d’individus talentueux et la qualité de vie élevée du Canada mais déclarent que ses deux plus grandes faiblesses sont l’environnement réglementaire et le traitement qu’il réserve à la propriété intellectuelle, la véritable devise de l’économie du savoir.  Ils ont aussi indiqué que ces deux facteurs sont ceux qui importent le plus lorsque les compagnies décident si elles doivent investir ici ou dans d’autres pays.


Le constat est sévère : lorsqu’on leur a demandé les intentions de leur société pour les trois années à venir, la plupart des chefs d’entreprise ont dit que leurs investissements en innovation au Canada demeureraient probablement stagnants et la plupart de celles qui prévoient d’accroître considérablement leurs dépenses sur ce plan ont indiqué qu’elles le feront à l’extérieur du Canada.


En conclusion, nous croyons que les emplois dans les fonctions des sièges sociaux et la recherche sont une source essentielle de croissance et de prospérité futures pour le Canada.  La concurrence pour ces emplois est féroce et si les collectivités canadiennes veulent mieux tirer leur épingle du jeu pour attirer les investissements et les personnes nécessaires des entreprises, certains leviers clés en matière de politique pèsent le plus dans la balance, soit des impôts individuels et des sociétés concurrentiels, une frontière canado-américaine efficiente et un système réglementaire efficace qui accélère l’innovation.