Évolution et priorités de la relation entre le Canada et les États-Unis

Je vous remercie de me donner une nouvelle fois l’occasion de m’adresser au Comité.  Je désire parler aujourd’hui des derniers développements et des priorités actuelles touchant la relation entre le Canada et les États-Unis.  Votre invitation arrive à point nommé, puisque les membres du Conseil canadien des chefs d’entreprise (CCCE) se sont réunis durant deux jours la semaine dernière à Washington, D.C.


Ils ont pu discuter avec divers acteurs clés de la scène politique, du monde des affaires et du milieu universitaire, notamment l’architecte de la stratégie économique du président Barack Obama, Larry Summers, chef du Conseil économique national et adjoint au président en matière de politique économique, ainsi que Paul Volcker, nommé par Obama à la présidence du Conseil pour la reconstruction économique.  Nous avons également eu le privilège d’être le premier groupe étranger à rencontrer le nouveau représentant américain pour le Commerce international, Ron Kirk.


Du côté canadien, Jim Prentice, ministre de l’Environnement s’est joint au groupe, ainsi que Mark Carney, gouverneur de la Banque du Canada, qui a discuté de la politique monétaire avec Kevin Warsh, gouverneur de la Réserve fédérale américaine.  Le sénateur républicain de la Caroline du Sud, Lindsey Graham, ainsi que l’ex-gouverneur du Vermont et président émérite du Democratic National Committee, Howard Dean, nous ont exposé les points de vue des deux côtés de l’échiquier politique.  Nous avons également rencontré nos homologues, soit Tom Donohue, de la Chambre de commerce des États-Unis, John Castellani, de la Business Roundtable, et John Engler, de la National Association of Manufacturers.


Ces rencontres ont été le théâtre de discussions fertiles sur une variété de questions d’intérêt commun, et j’aimerais vous faire part des idées qui y ont été échangées.  Mais permettez-moi d’abord de vous dire quelques mots sur trois questions clés : la réponse fiscale et monétaire à la crise économique, le commerce et le protectionnisme, et enfin, la défense et la sécurité.


Deux événements majeurs se sont produits la semaine dernière aux États-Unis, le premier ayant trait au rachat d’actifs dits toxiques dans le but de stabiliser les bilans des banques, l’autre touchant la proposition d’une approche tout à fait nouvelle pour la réglementation du système financier.  Aux yeux des hommes politiques, des gens d’affaires et des universitaires américains que nous avons rencontrés, le secteur financier canadien constitue un brillant modèle de bonne gestion et de réglementation rigoureuse, si bien que les États-Unis entendent aligner leurs pratiques et leurs normes de réglementation financière sur celles du Canada.


En même temps, le Canada devra s’assurer que les politiques fiscales visant à relancer l’économie ont une action réciproque.  Les imposants plans de relance mis en œuvre par les deux gouvernements commencent à porter leurs fruits dans leurs économies respectives.  En revanche, les nombreuses mesures additionnelles proposées dans le récent budget du président Obama suscitent une importante controverse. 


La principale critique aux États-Unis à l’égard du budget ne vise pas les mesures à court terme qui y sont prévues.  Ses détracteurs estiment plutôt qu’un plan de relance à court terme ne justifie pas une dépense d’une telle ampleur, qui augmentera de manière permanente l’influence et le coût du gouvernement, et qui plus est, à l’aide d’emprunts. 


Les immenses déficits engendrés par la relance de l’économie à court terme auront des conséquences douloureuses à long terme sur les contribuables américains et la croissance future de l’économie du pays.  L’expérience a démontré aux Canadiens que les déficits importants et récurrents absorbent une part croissante des fonds publics pour le remboursement des intérêts de la dette publique, et mènent inévitablement à des hausses d’impôts et à des compressions sévères dans les services publics.  Et parce que l’économie canadienne est étroitement liée à celle des États-Unis, elle souffrira également des difficultés économiques qui résulteront des énormes déficits de son voisin. 


À court terme, l’économie canadienne, axée sur l’exportation, fait face à un danger immédiat : la montée du protectionnisme.  Dès ce soir, les dirigeants des pays du G20, réunis à Londres, évalueront les progrès qu’ils ont réalisés en vue de dénouer la crise économique.  En novembre dernier, ils ont fait le serment de s’abstenir d’ériger de nouvelles barrières à l’investissement ou au commerce de biens et services.  Or, cette semaine, ils seront contraints de reconnaître que, depuis novembre, au moins 78 mesures de restriction du commerce ont été proposées ou adoptées dans le monde entier, notamment dans 17 pays du G20.


Le Canada fait déjà les frais de la clause protectionniste Buy American incluse dans le plan de relance américain.  Le gouvernement canadien et des chefs d’entreprises ont tout fait pour affaiblir cette clause, et ils ne manquent pas d’appuis aux États-Unis.  En effet, les chefs d’entreprises américains que nous avons rencontrés à Washington ont dénoncé d’une seule voix cette politique qu’ils jugent à courte vue et contreproductive.  L’administration Obama est également sensible à l’importance de maintenir une politique de libre-échange, mais ne peut contenir entièrement les sentiments protectionnistes qui émanent du Congrès.


Toutefois, le protectionnisme attire bien souvent des représailles.  En vertu de la même loi qui cause du tort au Canada par l’intermédiaire de la clause Buy American, un programme autorisant l’accès des camionneurs mexicains au territoire américain a été supprimé.  Cet accès leur était initialement garanti dans le cadre de l’Accord de libre-échange nord-américain, mais son application a été retardée ou restreinte durant des années.  La suppression du programme pilote a soulevé l’ire du gouvernement mexicain, qui a immédiatement réagi en imposant des hausses tarifaires considérables sur les importations des principaux États américains.  À son tour, cette mesure a provoqué une vive réaction dans les États concernés, à qui l’administration Obama a promis de tout faire en son pouvoir au cours des prochains mois pour annuler la décision du Congrès américain.


Mais la pression en faveur du protectionnisme est loin de s’atténuer, tant au Canada qu’aux États-Unis et ailleurs dans le monde.  On constate généralement, durant les périodes difficiles, une tendance au repli sur soi.  Les leçons tirées de la grande dépression des années 1930 sont pourtant claires : les murs érigés entre les pays ne font qu’aggraver et prolonger la récession à l’échelle planétaire.  À l’occasion de leur rencontre à Londres, les dirigeants du G20 doivent réitérer l’engagement pris en novembre et adopter des mesures supplémentaires en vue de prévenir, de dénoncer et d’abattre les nouvelles barrières commerciales.


Sur le front des relations canado-américaines, les mouvements transfrontaliers de marchandises et de personnes ne relèvent pas toujours de préoccupations commerciales.  En effet, les mesures de sécurité musclées mises en place à la suite des attentats du 11 septembre 2001 exigent un investissement de temps et d’argent accru pour faire passer de la marchandise de part et d’autre de la frontière.  Le résultat de l’élection présidentielle de 2008 ouvre la voie à une redéfinition des relations bilatérales, mais les Canadiens ne doivent pas compter sur un relâchement soudain du système de sécurité américain.


La nouvelle secrétaire à la Sécurité intérieure, Janet Napolitano, l’a clairement énoncé la semaine dernière : les menaces réelles qui préoccupent les États-Unis n’ont pas disparu et ne s’envoleront pas de sitôt.  L’attitude de nos voisins à l’égard de la sécurité frontalière a changé de manière irréversible, et les Canadiens devront s’y faire.  Par conséquent, l’Initiative relative aux voyages dans l’hémisphère occidental entrera en vigueur à la date prévue, ce qui signifie que tous les voyageurs devront présenter un passeport pour entrer aux États-Unis à compter de juin, même par voie terrestre.


Cela dit, il est dans l’intérêt des deux pays d’assurer le meilleur contrôle frontalier possible.  C’est la raison pour laquelle les provinces canadiennes et les États américains ont collaboré à la conception de permis de conduire dotés de caractéristiques de sécurité semblables à celles des passeports.  C’est aussi la raison pour laquelle les deux pays prévoient dans leurs plans de relance économique des investissements considérables dans l’infrastructure frontalière, notamment la modernisation du pont Blue Water, à Sarnia, annoncée dernièrement.  Et c’est pourquoi, au début du mois, la première rencontre entre la secrétaire d’État Janet Napolitano et le ministre de la Sécurité publique du Canada, Peter Van Loan, s’est avérée si fructueuse. 


À l’occasion de cette rencontre, tous deux ont notamment convenu de réexaminer la question du prédédouanement pour les frontières terrestres, ce qui est une avancée encourageante.  Le fait de placer les postes de douane aux extrémités des passages obligés tels que les ponts et les tunnels contribue grandement à réduire la congestion et le temps d’attente.  Malgré l’échec des négociations l’an dernier, au sujet du lancement du premier projet pilote au pont Peace Bridge, qui relie Buffalo et Fort Erie, les gouvernements restent ouverts à de nouvelles discussions concernant le prédédouanement. 


À long terme, les progrès en matière de gestion de la frontière reposent sur la confiance réciproque entre les deux pays à l’égard de la volonté et de la capacité d’assurer la sécurité de leurs frontières.  Le premier ministre Stephen Harper l’a indiqué sans détour lors de la visite du président Obama à Ottawa : « Une menace envers la sécurité nationale des États-Unis représentera toujours une menace directe pour notre pays. »


Le président Obama a répliqué tout aussi clairement : « Nous n’avons aucun doute quant à l’engagement du Canada en matière de sécurité ».  Dans le contexte actuel, il est important que les Canadiens comprennent à quel point les Américains comptent sur notre alliance militaire.  Durant nos discussions à Washington, les Américains nous ont témoigné à plusieurs reprises leur reconnaissance sincère à l’égard de l’engagement du Canada en Afghanistan et des sacrifices auxquels consentent les jeunes hommes et les jeunes femmes en mission là-bas. 


Nous combattons les talibans main dans la main avec les Américains pour défendre les valeurs essentielles comme le respect des droits de la personne et la primauté du droit.  La coopération de nos deux pays en vue de défendre ces principes fondamentaux renforce notre lien de confiance et notre respect réciproque, et nous aide en retour à résoudre les problèmes frontaliers qui sont une source d’irritation dans nos déplacements quotidiens.  Il pave également la voie à une collaboration plus étroite afin de garantir notre sécurité mutuelle, comme l’a reconnu Janet Napolitano la semaine dernière en nous invitant à débattre de notre vision de la frontière commune d’ici une génération.


En conclusion, pour sortir de la crise économique mondiale, le Canada n’a d’autre choix que de resserrer sa collaboration avec ses partenaires dans le monde entier.  La situation a particulièrement révélé l’importance de renforcer nos relations bilatérales avec les États-Unis.  Devant l’ampleur de la tâche qui attend le nouveau président, il incombe au Canada, en sa qualité d’ami, de voisin et d’allié, de proposer des moyens de resserrer les liens qui unissent les deux pays.