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Pour le Canada : Point de vue sur l'avenir économique et politique du Canadapar Thomas d'Aquino Je suis ravi de me trouver de nouveau parmi vous dans ce haut lieu du savoir, l'Université Johns Hopkins, qui m'a déjà donné à quelques reprises l'occasion de m'entretenir d'un large éventail de sujets touchant les relations Canada-États-Unis, le libre-échange nord-américain et la politique économique internationale. Mes propos porteront aujourd'hui sur l'avenir de mon pays; ils démontreront que ses perspectives économiques et politiques sont des plus encourageantes et qu'à l'aube du XXIe siècle, le Canada offre un potentiel à long terme sans pareil. Je me suis rendu ici suite à l'invitation d'un ami de longue date, le professeur Charles Doran, qui depuis des années fait profiter cette institution de sa connaissance approfondie de la vie politique et économique du Canada. Je dois ajouter que, tout en s'acquittant de cette tâche avec une compétence et une objectivité indubitables, il ne cache pas l'admiration et l'affection sincères que lui inspirent ses voisins du Nord. Ma présence ici s'explique également par le désir de relever un défi -- un défi que le professeur Doran a lancé l'automne dernier en publiant dans la revue Foreign Affairs un article intitulé « Will Canada Unravel? »1 . Dans cet article, comme vous le savez sûrement, le professeur Doran évoquait la possibilité bien réelle que le Québec se sépare du Canada, allant jusqu'à soutenir qu'un Canada amputé du Québec risquerait fort de se désintégrer, voire de disparaître. Je n'irai pas par quatre chemins pour répliquer à l'article du professeur Doran. Je ne souscris tout simplement pas à la vision apocalyptique ou d'éclatement du Canada qu'il décrit dans Foreign Affairs -- une vision qui, incidemment, recueille un appui non négligeable dans mon propre pays. Permettez-moi d'affirmer que mon optimisme n'est pas le fruit d'une foi aveugle ou d'une vision bornée par des œillères. Je suis fier de pouvoir dire que je connais bien le Canada, où mes activités et mes intérêts m'ont permis de nouer, au fil des années, des relations et des amitiés dans toutes les régions du pays. J'ai aussi l'avantage de connaître le Canada de l'extérieur, car mes activités professionnelles, commerciales et personnelles m'amènent à effectuer de fréquents et longs voyages à l'étranger. Dans ce contexte, vous comprendrez que je n'ai pas été particulièrement surpris lorsqu'un chef d'entreprise très respecté m'a déclaré la semaine dernière à Davos, à l'occasion du Forum économique mondial, que « dans l'ensemble, le succès du Canada n'a pas d'égal dans le monde ». Dans le même ordre d'idées, vous comprendrez aussi pourquoi je n'ai pas manqué d'approuver les paroles d'un ancien ambassadeur du Mexique au Canada -- paroles couramment citées de nos jours -- lorsqu'il m'a déclaré sans ambages à Ottawa, il y a plusieurs années, que « la plupart des pays sont des problèmes en quête d'une solution. Le Canada est une solution en quête d'un problème! » Maintenant que j'ai annoncé mes couleurs, j'aimerais répliquer au premier argument du professeur Doran. D'après lui, il y a une possibilité bien réelle que les Québécois choisissent de se séparer du Canada. Pour appuyer sa thèse, il invoque les résultats du référendum d'octobre 1995, où quelque 63 pour cent des francophones du Québec ont répondu par l'affirmative à la question suivante: « Acceptez-vous que le Québec devienne souverain, après avoir offert formellement au Canada un nouveau partenariat économique et politique, dans le cadre du projet de loi sur l'avenir du Québec et de l'entente signée le 12 juin 1995? » Un taux de participation record de 94 pour cent a été enregistré lors du référendum et, comme vous le savez, une majorité de Québécois ont répondu par la négative à cette question -- mais cette majorité était inférieure à 60 000 voix. Était-ce là une grande victoire morale pour les indépendantistes, comme l'a prétendu Lucien Bouchard, le soir du 30 octobre? Je ne le crois pas, et je vais vous dire pourquoi. D'abord, si on l'analyse de façon objective, la question paraît tortueuse, tendancieuse et volontairement imprécise. Elle n'a pas été formulée de manière à obtenir une réponse claire, qui aurait permis de trancher sans ambiguïté entre l'appartenance au Canada et l'indépendance. Ensuite, elle faisait une promesse implicite aux Québécois -- autrement dit, elle visait à rassurer l'électorat en laissant croire qu'un vote positif n'aurait guère de conséquences négatives. La preuve en est fournie par un sondage d'opinion mené à la veille du référendum, qui démontrait que près de 80 pour cent des Québécois qui se proposaient de voter « oui » pensaient qu'une victoire des indépendantistes s'accompagnerait de l'utilisation automatique du dollar canadien; une proportion de 90 pour cent pensaient que les relations économiques du Québec avec le Canada resteraient inchangées; 50 pour cent croyaient qu'ils garderaient leur passeport canadien et 25 pour cent croyaient que le Québec continuerait d'envoyer des députés à Ottawa2. Ces réponses décrivaient bien un phénomène à la fois bizarre et inquiétant: un grand nombre de Québécois ont failli prendre livraison d'une marchandise qu'ils n'avaient pas commandée. Si l'on demandait aujourd'hui aux Québécois de répondre par « oui » ou par « non » à une question franche sur l'indépendance, je demeure convaincu qu'une majorité importante voterait pour le « non ». Ma conviction repose non seulement sur des sondages d'opinion récents, mais aussi sur le fait qu'une grande majorité de Québécois sont fiers de leur double identité -- c'est-à-dire qu'ils ont à la fois une affection très profonde pour leur terre natale, le Québec, tout en étant attachés d'une façon peut-être moins viscérale, mais tout aussi importante, au Canada. Ma conviction que le « non » l'emporterait si l'on tenait un vote aujourd'hui ne signifie pas pour autant, loin de là, que le statu quo me paraisse acceptable ou durable. La situation pourrait changer, et l'appui à la cause séparatiste pourrait se renforcer. Observant depuis longtemps le phénomène du nationalisme, je sais -- comme vous d'ailleurs -- combien il peut-être puissant et mobilisateur, en particulier s'il est incarné par un chef charismatique et habile qui promet de corriger les injustices de l'histoire, de protéger la culture ancestrale, d'affranchir de ses liens l'esprit national et de bâtir la nouvelle Jérusalem -- le tout, il va sans dire, sans rien sacrifier ou presque! Étant admis que l'indépendance du Québec n'est pas une possibilité illusoire, qu'elle pourrait avoir lieu, quel ensemble de politiques et de facteurs pourrait lui ôter une bonne partie de son attrait et, peut-être même, la reléguer sur la tablette poussiéreuse des idées mortes? Pour moi comme pour beaucoup d'autres, cette question s'est posée avec une acuité toute nouvelle à l'automne 1995 3. J'ai déclaré à l'époque que nous devions tirer les leçons de la campagne référendaire et qu'« il apparaît clairement aujourd'hui que l'on ne pourra jamais s'assurer de la loyauté et de l'attachement des Québécois envers le Canada par des campagnes de peur, le dénigrement ou la menace de pertes économiques. De la même façon, le soutien des Québécois ne pourra être gagné par des fédéralistes qui n'osent pas invoquer les atouts du Canada et les avantages d'être Canadien. » «Toutefois, l'enseignement sans doute le plus important que l'on puisse tirer du référendum, ajoutais-je, est que les Québécois sont profondément insatisfaits du statu quo et attendent des changements profonds ... La vaste majorité des Québécois entend exercer un plus grand contrôle sur ses affaires, et il est fort probable qu'elle choisira de quitter le famille canadienne à moins de s'y sentir plus en sécurité.» Me tournant vers l'avenir, j'invitais instamment le gouvernement fédéral et les neuf autres provinces, de concert avec les fédéralistes du Québec, à promouvoir sans tarder des réformes politiques qui répondraient aux préoccupations du Québec et aussi, de façon plus générale, à mettre en branle des changements qui profiteraient à l'ensemble de la fédération. Mes collègues du Conseil canadien des chefs d'entreprise s'étant ralliés à cette vision, nous avons lancé l'initiative Confédération 2000, dans le but d'établir un nouveau consensus en faveur de changements politiques au Canada 4. Indépendamment de nos efforts, des citoyens préoccupés, aux quatre coins du pays, ont également souligné l'urgence que revêtaient les réformes. Or, qu'est-il arrivé depuis l'automne de 1995? Le gouvernement fédéral a fait adopter au Parlement une résolution reconnaissant que le Québec est « une société distincte au sein du Canada et que cette société comprend notamment une majorité d'expression française, une culture qui est unique et une tradition de droit civil. » 5. Il a ensuite fait adopter une disposition selon laquelle le consentement des provinces de l'Atlantique, du Québec, de l'Ontario, des trois provinces des Prairies et de la Colombie-Britannique était nécessaire avant que le gouvernement du Canada puisse proposer une modification constitutionnelle au Parlement 6. Le gouvernement fédéral s'engagea ensuite dans une initiative7 visant à « rééquilibrer la fédération », amorçant un dialogue avec les provinces. Ottawa déclara qu'il était prêt à se retirer des secteurs relevant de la compétence exclusive des provinces. Il promit de leur transférer la responsabilité d'un nombre limité de secteurs, dont la formation professionnelle. Il se montra réceptif à une invitation des provinces à réexaminer la manière dont les deux ordres de gouvernement devaient traiter la politique sociale et l'union sociale. Le gouvernement fédéral alla même jusqu'à déclarer qu'il était prêt à ne plus utiliser son pouvoir de dépenser pour créer de nouveaux programmes à frais partagés dans les domaines relevant de la compétence exclusive des provinces, sans l'assentiment d'une majorité d'entre elles. Ce faisant, il affichait sa volonté de régler l'une des principales causes des tensions fédérales-provinciales depuis des années. Le gouvernement fédéral a cherché à équilibrer les initiatives visant à donner plus d'autonomie et de responsabilités aux provinces, d'une part, et les mesures susceptibles de renforcer les liens économiques qui assurent la cohésion de la fédération, d'autre part. L'une de ces mesures est l'élimination accélérée des obstacles au commerce intérieur. Une autre initiative est la réglementation à l'échelle nationale des valeurs mobilières. Cet effort de rééquilibrage pourrait conduire à une fédération plus efficace et, presque assurément, à une diminution des conflits entre gouvernements -- des conflits qui se sont exacerbés au fil des années en s'étendant au partage des compétences et aux ressources financières. Ce rééquilibrage donnerait également plus de liberté d'action aux provinces et, dans le cas des Québécois en particulier, répondrait à l'une des aspirations les plus fondamentales et les plus traditionnelles des nationalistes. Dans ces conditions, on pourrait être tenté de croire que le Canada est en bonne voie de guérir les maux qui affligent la fédération. La vérité, c'est que nous avons fait un premier pas, mais qu'il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. On doit s'inquiéter du fait que l'initiative si louable de rééquilibrage de la fédération s'est actuellement enlisée dans des négociations ardues et complexes entre les gouvernements. On doit également s'inquiéter du fait que le Premier ministre Bouchard et son gouvernement rejettent systématiquement les invitations à participer au renouvellement de la fédération canadienne. Pour certains, il s'agit là d'un obstacle insurmontable. Il n'en est rien à mon avis. Les réformes qui sont en cours de négociation et celles qui seront proposées en temps et lieu sont conçues pour intéresser les Québécoises et les Québécois qui veulent continuer de faire partie du Canada. Elles ne s'adressent pas aux idéologues purs et durs qui ont annoncé que, quoi que l'on fasse, ils quitteraient la famille canadienne. Mais les choses ne s'arrêtent pas là. Il ne faut pas que les réformes de la fédération semblent profiter uniquement au Québec. Elles doivent être considérées comme indispensables à une gestion efficace et moderne du pays, à l'aube du XXIe siècle, et ne pas apparaître comme une concession faite à des séparatistes que le renouvellement des institutions nationales n'intéresse nullement. Je voudrais maintenant aborder l'autre aspiration fondamentale des nationalistes québécois -- le désir de reconnaissance et de sécurité culturelles et linguistiques au sein de la fédération. Les initiatives prises au Parlement par le gouvernement fédéral pour faire reconnaître la société distincte et donner un droit de veto aux régions ne sont pas considérées comme suffisantes au Québec car elles ne fournissent aucune garantie permanente en vertu de la loi fondamentale du Canada. Nul ne devrait donc s'étonner que les fédéralistes québécois, sous la direction du chef de l'Opposition libérale, Daniel Johnson, exigent l'enchâssement du statut de société distincte du Québec dans la constitution canadienne. Jusqu'ici, les provinces n'ont pas répondu concrètement à cette demande, d'une part parce que leurs premiers ministres craignent de réouvrir le débat constitutionnel et, d'autre part parce que l'octroi du statut de société distincte au Québec suscite une très forte opposition. L'ironie c'est que l'opinion publique canadienne accepte probablement beaucoup mieux qu'on ne l'imagine généralement les réalités sur lesquelles repose la notion de société distincte. Autrement dit, la population paraît disposée, dans l'ensemble, à reconnaître que le Québec est unique au Canada de par son histoire, sa culture, sa langue, sa tradition de droit civil et le droit d'exercer pleinement ses compétences dans les domaines dévolus aux provinces. Ce que les Canadiens refusent clairement d'accepter, c'est une interprétation de cette « unicité » qui accorderait aux Québécois, dans la fédération, des avantages politiques et financiers dont seraient privés les citoyens des autres provinces. C'est pourquoi, sensible à cette préoccupation, le Parti libéral du Québec, dans un rapport du 16 décembre intitulé Reconnaissance et interdépendance, a déclaré que le Québec «ne cherche pas davantage à soutirer du gouvernement fédéral des avantages dont seraient privés les autres partenaires de la fédération» 8. Comment sortir de cette impasse? Une première solution consisterait pour les premiers ministres des provinces à lancer au cours des prochains mois une initiative conjointe qui permettrait à leur assemblée législative respective d'adopter une résolution reconnaissant le Québec pour ce qu'il est. Si l'expression « société distincte » constitue un obstacle, alors qu'on l'abandonne sans hésitation pour la remplacer par des termes simples que tous les Canadiennes et les Canadiens pourraient facilement comprendre. Ce qu'il faut avant tout, c'est dégager un consensus sur le fond plutôt que sur telle ou telle appellation. Il n'y a pas d'autre façon de parvenir à une réconciliation durable et véritable avec les Québécois. Je reconnais volontiers que l'adoption de résolutions par les législatures des neuf provinces n'équivaut pas à un enchâssement dans la Constitution. Il n'en demeure pas moins que cela dénoterait une détermination nouvelle et instaurerait un climat favorable, à terme, à un enchâssement. Il se pourrait que le chemin soit long mais, pour peu que le dossier soit bien mené, il a des chances d'aboutir. L'erreur suprême serait de nouveau d'essayer de faire accepter l'enchâssement et d'échouer. Avant de revenir aux arguments du professeur Doran, j'aimerais aborder un autre facteur d'une importance cruciale si l'on veut couper l'herbe sous le pied des séparatistes. Je veux parler du facteur économique. Dans l'arsenal des mythes et des idées fausses que les séparatistes se plaisent à véhiculer, le dénigrement systématique des résultats et des perspectives économiques du Canada occupe une place de choix. Combien de fois les chefs séparatistes n'ont-ils pas évoqué un « Canada en faillite » ou un « Canada qui ne fonctionne pas ». Le Premier ministre Bouchard est même allé jusqu'à dire que le Canada n'était pas un « vrai pays ». Il est stupéfiant -- et, pour tous ceux d'entre nous qui, d'un bout à l'autre du Canada, connaissons la réalité, profondément choquant -- que ces propos mensongers aient pu être répandus pendant si longtemps en toute impunité. Mais aujourd'hui, ces mythes sont encore plus difficiles à défendre. En effet, le Canada affiche de bons résultats économiques et des perspectives des plus favorables 9. L'adaptation à la mondialisation est bien engagée, l'inflation n'a jamais été aussi basse, la productivité est à la hausse, nos exportations atteignent des niveaux records, les taux d'intérêt ont baissé de façon spectaculaire et le secteur public est en train d'éliminer rapidement ses déficits. Dans la majeure partie du Canada, la croissance de l'emploi s'affermit et le chômage diminue. La situation est malheureusement bien différente au Québec. Le malaise est général, les investissements stagnent et le chômage est beaucoup plus élevé que dans la plupart des autres régions du Canada. Le Premier ministre Bouchard et son ministre des Finances attribuent ce fossé économique grandissant aux politiques d'Ottawa ou encore à ceux qui, prétendent-ils, essaieraient de « punir » le Québec. Ces affirmations sont évidemment absurdes. Les investisseurs canadiens et étrangers le savent, et un nombre grandissant de Québécois s'en aperçoivent aussi. Je suis en outre heureux de dire que les leaders du milieu des affaires québécois n'ont pas abandonné leur province et qu'ils ne ménagent aucun effort dans la lutte visant à créer un climat plus propice à l'investissement et à relancer l'économie de Montréal 10. Si nous envisageons l'avenir, l'étoile du Canada continue de briller avec éclat, et ce n'est pas nous qui le disons : c'est le jugement que portent les Nations Unies, qui depuis trois ans inscrivent le Canada au premier rang de tous les pays pour sa qualité de vie; c'est le jugement que porte l'Organisation de coopération et de développement économiques, qui prévoit que le Canada enregistrera cette année la plus forte croissance économique de tous les pays du G-7; c'est le jugement que portent les marchés internationaux, qui considèrent le Canada comme l'un des pays les plus attrayants au monde pour y investir; c'est enfin le jugement que portent des dizaines de millions de personnes à travers le monde qui rêvent d'émigrer un jour au Canada. Revenons maintenant aux arguments du professeur Doran et, plus précisément, au plus négatif de ses scénarios : que se passerait-il si une majorité significative de Québécois, pour une raison quelconque, se prononçait en faveur de la séparation? Même si je ne crois pas à cette éventualité, l'argument du professeur Doran mérite une réponse. Le fait est qu'une séparation, si jamais elle survenait, serait beaucoup plus facile à gérer si les Québécois et tous les Canadiens avaient à l'avance une vision extrêmement claire de ce qu'elle impliquerait. Dans mon pays, c'est ce qu'on appelle parfois le « plan B »; un sujet considéré tabou et dont il faut éviter de parler dans certains milieux politiques. Je ne suis pas d'accord avec eux. Même si je défends avec passion un Canada qui comprend le Québec, j'ai toujours affirmé que rien ne servirait mieux les intérêts des Québécois et de tous les Canadiens que de comprendre le processus par lequel on parviendrait à la séparation, ainsi que les conditions fondamentales qui seraient posées par le Canada, notamment en ce qui concerne le partage de la dette nationale, la gestion de la monnaie, les conditions de citoyenneté et la définition des liens économiques entre le Canada et le Québec. Certains prétendent qu'en abordant à l'avance ces questions, on risque de transformer une hypothèse en réalité, que l'exercice serait source de divisions. Voilà un point de vue aussi borné qu'irresponsable. Il permet à une incertitude pernicieuse de se propager, il permet aux séparatistes québécois de proposer des scénarios trompeurs, comme ils l'ont fait lors du référendum du 30 octobre 1995, il risque enfin de nous laisser dans un état désastreux d'impréparation si l'événement redouté se produit. Comment donc se préparer? Quelles mesures prendre? Le gouvernement du Canada a fait un tout petit pas en avant en demandant à la Cour suprême du Canada de se pencher sur la légalité de la séparation. C'est un pas dans la bonne direction, mais ce n'est pas suffisant. L'ancien greffier du Conseil privé et secrétaire du Cabinet, l'honorable Gordon Robertson, a proposé de déposer au Parlement canadien un projet de loi d'urgence qui aborderait un grand nombre des questions fondamentales à régler -- un projet de loi qui serait adopté par le Parlement uniquement après une décision de l'Assemblée nationale du Québec de déclarer la séparation de la province 11. L'avantage d'un tel projet de loi serait d'offrir à tous les Canadiens un aperçu réaliste et objectif de toutes les conséquences d'une séparation du Québec. Il serait d'une valeur inestimable pour les électeurs québécois lors d'une éventuelle campagne référendaire. Il signalerait au monde entier que les Canadiens, malgré leur ferme volonté de maintenir l'intégrité du pays, sont des citoyens rationnels, intelligents et disciplinés qui, en cas de séparation, tiennent à réduire au minimum les perturbations de la vie économique et politique du Canada et du Québec. Revenons à un autre des scénarios hypothétiques du professeur Doran, et en particulier à celui qui prédit un éclatement du Canada dans l'éventualité d'une séparation du Québec. Ce scénario, je l'écarte du revers de la main. Il faut d'abord bien comprendre la physionomie que présenterait le Canada après une séparation : quelque 23 millions de personnes ayant l'un des revenus par habitant les plus élevés au monde, un pays baigné par trois océans et bénéficiant d'un vaste dispositif d'alliances et d'associations économiques et politiques. Les Canadiens posséderaient toujours l'un des territoires les plus vastes et les plus riches au monde, et l'économie canadienne se classerait sans difficulté parmi les dix plus avancées de la planète, selon les normes appliquées de nos jours par le G-7. Le professeur Doran s'inquiète de la possibilité d'une séparation des provinces de l'Atlantique. Cela m'inquiète moins que lui -- car des corridors assurant le libre passage entre l'Ontario et les provinces de l'Atlantique seraient une condition essentielle de négociation avec un Québec séparé. Le professeur Doran aurait-il oublié que l'Alaska et Hawaii jouissent de l'appartenance aux États-Unis malgré leur éloignement géographique? Le professeur Doran craint aussi que les Canadiens des provinces nanties ne soient réticents transférer des ressources économiques aux provinces relativement défavorisées que constituent les provinces de l'Atlantique -- des provinces qu'une séparation du Québec éloignerait encore plus. Or, l'ensemble des transferts canadiens aux provinces de l'Atlantique représente un montant tout à fait abordable et une ponction décroissante sur la richesse des autres provinces. En outre, les liens historiques, culturels, familiaux et économiques qui rattachent les habitants de cette région à ceux du reste du pays sont beaucoup plus forts que ne le suppose le professeur Doran. Dernier facteur, les terres qui forment actuellement le Nouveau-Brunswick, l'Île-du-Prince-Édouard, la Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve et le Labrador, de même que leurs habitants, constituent des atouts importants pour la fédération. Les richesses naturelles y abondent, et il serait imprudent de négliger leur potentiel économique à long terme. Ensuite, nous prévient le professeur Doran, un Canada dominé par la puissante Ontario ne serait pas viable. Cet argument, je l'ai déjà entendu au Canada même, et je ne le prends pas vraiment au sérieux. L'Ontario représenterait un atout de taille pour le nouveau Canada et il serait dans l'intérêt de tous, y compris de l'Ontario, d'aménager les institutions politiques du pays pour faire contrepoids à la prépondérance de cette province. En fait, une séparation du Québec entraînerait certainement au Canada une accélération des changements qui doivent être apportés depuis longtemps aux institutions centrales du fédéralisme. L'une des réformes prioritaires serait l'instauration d'une deuxième chambre élue, qui donnerait aux provinces plus de poids dans les décisions fédérales. Une réforme institutionnelle serait particulièrement bien accueillie par les citoyens de l'Ouest canadien, notamment par ceux de l'Alberta et de ma province natale, la Colombie-Britannique, qui veulent une fédération plus sensible aux mouvements démographiques et au glissement de la richesse et du pouvoir politique vers l'Ouest. Dans son effort pour faire le tour du problème, le professeur Doran n'a pas esquivé la question explosive des frontières. Il affirme d'ailleurs que le Québec devra bien finir par faire face au paradoxe de la souveraineté : si le Canada est divisible, pourquoi le Québec ne le serait-il pas également? Et si le Québec est indivisible, pour quels motifs le Canada devrait-il se voir forcé de permettre la séparation? Même si la plupart des Canadiens préféreraient ne pas avoir à s'interroger sur cette question, celle-ci se pose néanmoins, et le professeur Doran a raison de l'évoquer. Bien des points de vue opposés ont été exprimés à ce sujet, allant d'un rejet total de la part des dirigeants séparatistes à l'affirmation que la partition du Québec est un droit, en particulier dans les régions de la province où une majorité appréciable se prononcerait en faveur du maintien au sein de la fédération canadienne. À vrai dire, ni les séparatistes, ni les partitionnistes ne peuvent être certains de la manière dont les choses tourneraient au Québec en cas de séparation. Il y a cependant une chose dont je suis certain -- c'est que l'effet d'une séparation serait relativement mineur au Canada comparativement à son incidence au Québec, où un choix en faveur de la séparation dresserait les Québécois les uns contre les autres et déchirerait à jamais cette société extraordinaire. Permettez-moi maintenant d'aborder la dernière des hypothèses du professeur Doran, à savoir la perspective d'une alliance quelconque entre le Canada ou ses composantes et les États-Unis, après une séparation. Je dois avouer que l'image d'un groupe affaibli et désuni de provinces, obligées de négocier en position de faiblesse avec notre puissant voisin du Sud, est tellement contraire à ma perception de la réalité qui serait alors la nôtre, qu'il m'est difficile de trouver les mots pour le dire. Comme vous avez pu le déduire de mes commentaires, je rejette la thèse de la désintégration du pays. La séparation du Québec placerait assurément les Canadiens devant des difficultés sans précédent, mais ces dernières ne seraient pas insurmontables, loin de là. Il ne fait aucun doute pour moi qu'après une période d'adaptation, le Canada trouverait un dynamisme nouveau et continuerait de croître et de prospérer. Néanmoins, la question mérite réponse. Dans les circonstances éprouvantes qui accompagneraient une séparation du Québec, est-ce que la grande majorité des Canadiens seraient prêts à sacrifier leurs institutions, leurs valeurs et leur mode de vie pour devenir citoyens de la grande République? Je voudrais formuler ma réponse avec assez de tact pour ne pas froisser qui que ce soit, directement ou indirectement. Comme le professeur Doran le sait bien, je suis un fervent admirateur des États-Unis et je considère les Américains comme des alliés et des amis très proches. Il reste que la réponse de la majorité de mes compatriotes canadiens à cette question serait, je crois, un « non » franc et massif; en ce qui me concerne, je serais totalement en accord avec cette décision. Je sais bien que certains de mes compatriotes, notamment le propriétaire de journaux Conrad Black, ne partage peut-être pas mon rejet assez catégorique d'un ralliement du Canada aux États-Unis. Mais je n'ai aucune hésitation à exprimer ce point de vue, car je suis intimement persuadé que le Canada est le meilleur pays au monde, avec une société unique et des perspectives inégalables. Si le Québec devait se séparer, ce serait à mes yeux une grande tragédie et une perte très douloureuse. Mais je n'en continue pas moins à croire que le nouveau Canada qui apparaîtrait serait encore sans égal dans le monde. Vous avez donc, Mesdames et Messieurs, deux visions extrêmement différentes de l'avenir du Canada. J'aurais évidemment préféré ne pas avoir à mentionner les sombres scénarios qu'a proposés le professeur Doran -- d'abord parce que je ne crois pas qu'ils puissent se réaliser, ensuite parce que je les trouve presque trop pénibles à envisager. Mais le professeur Doran a en fait rendu un fier service au Canada, et nous devons l'en remercier : il a obligé un grand nombre d'entre nous à réfléchir avec plus de lucidité, de sensibilité et d'honnêteté à l'avenir de notre grand pays. Forts de cette réflexion, nous serons mieux armés et plus déterminés pour affronter les défis que l'avenir peut nous réserver. BIBLIOGRAPHIE
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